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Hans Belting
Das Paar (Le Couple) à l’Opéra national de Paris
Une œuvre d’Alexander Polzin

C’est Alexander Polzin qui m’a le premier suggéré de voir une sculpture dans un arbre. Habituellement je regarde les arbres par la cime, en ignorant le tronc. C’est probablement pour cela que j’ai été surpris quand l’artiste m’a parlé de son intention de faire une sculpture à partir d’un tronc d’arbre. C’était par une journée ensoleillé devant la Nouvelle Galerie nationale de Berlin sur la terrasse, où nous étions entourés de sculptures célèbres... Mon scepticisme s’accrût lorsqu’il ajouta qu’il voulait représenter un couple humain à partir du tronc. Comment pouvait-on à partir d’un tronc d’arbre, la représentation d’une individualité, vouloir réaliser une dualité ? Je donnais spontanément à l’artiste le conseil de laisser tomber cette idée. Polzin comprit mes réserves mais ne se laissa pas détourner de son projet.

Je n’aurais jamais pu me douter que je me retrouverai un jour à l’Opéra national de Paris devant une œuvre, dont j’avais autrefois mis en doute le sens. Polzin a ici dégagé du bois d’un tronc d’arbre la forme d’une double figure. Cette idée insolite m’a alors conduit à reconsidérer la nature de la sculpture. Elle est dissimulée par la manipulation du matériau et la méthode de travail. C’est pourquoi, avant d’aborder le thème de l’œuvre, je souhaiterais tout d’abord parler de cela, même si la plupart d’entre vous s’intéressent plus à des questions de thème que de forme. Le processus de travail commença dans les bois de Mecklenburg, où Polzin chercha un chêne dont le bois dur offre la plus grande résistance à n’importe quel sculpteur. Après avoir trouvé un tronc approprié de 4 mètres de haut et d’1 mètre de diamètre, il dût encore persuader un forestier de l’autoriser à abattre l’arbre. Dans son atelier de Pankow à Berlin, un quartier de la ville dans lequel il avait déjà passé une partie de sa jeunesse à l’époque de l’ancienne Allemagne de l’Est, Polzin s’assit durant de longues semaines devant le tronc de l’arbre, qui avait grandit durant des centaines d’années, avant de commencer à altérer sa forme naturelle pour en faire une forme artistique.

Chaque coup, avec lequel il mordait dans la substance de l’arbre, était définitif et incorrigible. Le tronc dépassait largement la taille du sculpteur et exigeait par conséquent à une expérience de son propre corps dans le rythme du travail. L’énergie physique était transformée en concentration psychique et inversement. L’exploration du bois apporta de nombreuses surprises et chaque nœud inattendu obligeait Polzin à changer ses projets et à ajuster son idée au matériau volumineux. Ici encore eut lieu un combat pour la forme avec le matériau, qui, à notre époque digitale, nous est devenu étranger.

Cependant le résultat n’est pas du tout une sculpture sur bois, mais plutôt la reproduction de l’une d’elles. En bronze, la figure de bois est une découverte paradoxale. Cela tient au fait qu’à travers la fonte en métal on fixe une forme qui ne perdurera pas en bois. Le bois jeune, dans lequel de l’eau est emmagasinée, constitue un organisme vivant, qui ressemble à un oignon, dont les pelures se rouvrent au moment où des fentes et des brisures surviennent dans le bois. Seule la forme en métal peut conserver un état qui, en bois, aurait déjà disparu. Ainsi le procédé de création se transforma en une course avec le temps, pour faire d’un matériau vivant une forme immuable. La sculpture en bois est pour ainsi dire l’originale et le bronze, sa copie. L’idée de l’œuvre ne pouvait que survivre dans sa copie, alors qu’elle se diluait déjà sous sa forme originale. Dans le conflit entre le processus vital et le processus de création Polzin a arraché une forme artistique en métal d’une forme naturelle en bois, dans laquelle son idée de création reste visible.

Nous connaissons tous des sculptures modernes, où la matrice est créée à partir de l’écorce. Mais Polzin a formé un couple humain à partir de la substance du tronc d’arbre, dont les corps ne survivent que sous la forme de bronze. Quoi qu’il en soit, le transfert du bois au bronze a posé de nouveaux problèmes à l’artiste. Du fait de sa taille il a du scier le modèle de bois en trois parties, avant la fonte. Il a du élaborer le relief de la veinure du bois pour conserver le caractère du bois. La patine, qui a été posée avec des acides et des bases comme support de couleur, a été le dernier acte pour transposer le modèle de bois perdu en bronze, par conséquent reproduire le médium du bois dans le medium du bronze. Nous voyons des corps humains que nous pouvons seulement voir dans le bois : les fissures sur les têtes des deux figures se sont formées dans le bois, et non dans la forme artistique. Mais nous voyons aussi seulement le bois dans le bronze. L’œuvre, devant laquelle nous nous trouvons, porte une double image en elle, l’image de deux figures humaines et l’image de la forme naturelle du bois dans la forme artistique du bronze. Polzin a ici travaillé sur une substance vivante. La vie du couple a trouvé une métaphore à la surface du bois.

Chaque réflexion sur le couple doit débuter par le tronc d’arbre. Cela constitue d’ors et déjà un acte impossible d’équilibre du fait que les figures doivent rester dans la forme creuse d’un ancien bloc de bois, dont la silhouette s’esquisse encore à la base. Le couple est fixé dans les frontières invisibles du tronc d’arbre initial, qui délimite son espace intérieur. Ici l’intervalle entre les deux corps, qui s’attirent mutuellement et pourtant ne s’effleurent nulle part, s’amincit. Les têtes surtout m’ont convaincu, qui, avec leur orbites vides, ressemblent à des androgynes aux visages-crânes. Nos crânes sont par essence plus sculpturaux que nos visages, car les os ont une autre forme que la chair qu’ils portent. Les visages-crânes paraissent intemporels et semblent s’écouter attentivement l’un l’autre ou chercher un rythme pour leur danse. L’intimité est plus importante que si elle était directement visible.

La danse fournit le prétexte pour comprendre le couple en équilibre sur la pointe des pieds. Les danseurs semblent suspendus dans une danse commune au ralenti, dont les mouvements sont utopiques et paraissent artificiels. Etant donné que Polzin comprend parfaitement la danse sur scène, ce motif prend tout son sens ici. Nous voyons un couple qui représente une danse imaginaire. Ainsi nous en avons fini avec le thème de la sculpture. Avec ce couple amoureux s’ouvre un panorama d’interprétations possibles, dans lesquelles les hommes de lettre et les psychanalystes s’escarmouchent. Sans la joie et l’échec du couple amoureux il n’y aurait pas d’opéra. Roméo et Juliette, Tristan et Isolde, Ariane à Naxos, Orphée et Eurydice, Didon et Enée ou Pelléas et Mélisande appartiennent au répertoire connu de l’opéra. Si on posait des masques et qu’on enfilait des habits au couple, il pourrait convenir à différents opéras dans lesquels le couple joue le rôle principal. La position du couple correspond aussi à cela, puisque l’exclusion du monde autour du couple afin de se retrouver seul avec lui-même appartient à ce thème.

Dans l’histoire de la sculpture le couple est cependant un thème rare, ce qui tient au fait que deux figures étaient considérées comme une mauvaise sculpture ou une sculpture impossible. Il existe des exceptions célèbres dont deux doivent être mentionnées. La sculpture sur marbre d’Apollon et Daphnée du Bernin, qui se trouve dans la Galerie Borghèse à Rome, capture l’instant où Daphnée, fuyant Apollon, se transforme en arbre dont les branches croissent déjà de son corps qui commence à se figer. Et il y a aussi Le Baiser d’Auguste Rodin, dans lequel les deux amoureux se mêlent en une seule figure, dans laquelle le sculpteur essaye de s’abstraire du thème de la dualité.

Mais le travail de Polzin soulève encore une autre question. C’est la question du destin de la sculpture dans un espace public. Ayant servi, par son histoire, de monument à l’époque bourgeoise, son destin en a été compromis à l’époque moderne, où, comme dans l’œuvre de Heny Moore, tous les sujets en ont été effacés et où la sculpture s’est discrètement retirée dans une forme intemporelle. Stephan Balkenhol a conçu un nouveau modèle de critique des figures de bois, qu’il apporte dans les espaces d’exposition pour contrecarrer la sculpture traditionnelle. Il était convaincu que « la tradition de la sculpture figurative a été démolie à l’époque moderne ». Alexander Polzin a en revanche, encore une fois, couru le risque de proposer des sujets à travers la sculpture figurative et d’en investir l’espace public. Le Giordano Bruno à Berlin ou le Paul Ceylan-Projekt pour Paris prouvent combien cette forme d’art est restée importante pour lui, tout comme dans la société médiatique actuelle. Das Paar (Le Couple), qui est installé à l’Opéra national de Paris, offre ainsi une occasion pour mener à nouveau une discussion sur l’impact insistant de l’art dans un espace public.